Le premier camp. 1980.

Comment notre grand-père a réuni quinze amis au bord de l'eau, un printemps, et donné le départ sans le savoir.

Aucun d'entre nous n'y était. On le raconte pourtant comme si on y avait été — c'est le propre des histoires qu'on entend cent fois avant de savoir lire.

Printemps 1980. Notre grand-père décide qu'on va camper. Pas seul : avec les copains, les frères, les beaux-frères, les fils en âge de venir. Quinze personnes en tout, peut-être seize. Il dit on prend les voitures, on prend la pêche, on prend trois jours. Personne ne pose de question.

Le matin du départ, c'est un convoi. Des 4×4 chargés à ras bord — Cournil, Méhari, un Land vieux comme le monde. Glacières sur les galeries, cannes en travers, le pain et le vin partout où il reste de la place. Les portes qui claquent, les moteurs qui broutent. La terre qui se met à coller aux pneus dès qu'on quitte le bitume.

Ils roulent jusqu'à un bord d'eau qu'il connaît depuis l'enfance. Un endroit qu'on ne nomme pas, même aujourd'hui, par respect pour le lieu. À l'arrivée, chacun sait quoi faire sans qu'on le lui dise. Les tentes d'un côté. Le feu au centre. Les lignes posées avant même que le café soit prêt.

Trois jours comme ça. On pêche au matin, on dort l'après-midi, on cuisine le soir. Les enfants courent dans les fougères jusqu'à la nuit. Les adultes parlent bas, fort, puis bas encore, selon l'heure. La fumée tient dans les vêtements pendant des semaines.

Il n'a jamais parlé de rituel. Il disait aller au camp. Mais c'en est devenu un, parce qu'il l'a refait l'année suivante. Puis l'année d'après. Et encore après.

Ceux qui écoutaient

On a grandi là-dedans. D'abord dans les fougères, à courir jusqu'à ce qu'on nous rappelle. Puis autour du feu, à écouter. On nous a raconté le convoi du premier matin, les moteurs qui calent dans la montée, la truite que personne n'a jamais crue. On s'est endormis sur ces récits des années avant de comprendre qu'on en hériterait.

C'est nous qui tenons la barre aujourd'hui. Personne ne l'a décidé, ça s'est fait — un été, il a bien fallu que quelqu'un charge les voitures.

On a gardé ce qui compte : le lieu, la date, le feu au centre, les trois jours. On a changé le reste. Le matériel est plus léger, les tentes se montent en cinq minutes, la musique ne vient plus d'un autoradio laissé allumé. On remet à l'eau presque tout ce qu'on prend. On repart en laissant la berge plus propre qu'on l'a trouvée. Le rituel n'a pas été conservé sous cloche : il a été porté.

Ce que ça vaut aujourd'hui

Quarante-six ans plus tard, on retourne au même endroit. Les 4×4 ont vieilli, certains n'ont pas tenu, d'autres roulent encore. Des copains du premier camp sont morts. D'autres sont devenus grands-pères à leur tour. Le feu, lui, on l'allume toujours pareil.

Et le cercle s'est élargi. Il y a longtemps qu'on n'y vient plus seulement par le sang. On y vient parce que quelqu'un vous a emmené une fois, et que vous êtes revenu. C'est la seule condition d'entrée, et elle n'a jamais été écrite nulle part.

C'est ça, Campêche. Pas une marque de territoire. Pas du folklore. Un camp ouvert par notre grand-père en 1980, qui a pensé à inviter ses amis, à charger les voitures, à prévoir trois jours de plus que nécessaire — et des gens qui, depuis, continuent d'y aller.

Le rituel est plus vieux que la marque. La marque ne fait que l'écrire.

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